Expédition
VEZO, aux origines (2025)
Deux mois en immersion chez les Vezo, peuple de pêcheurs semi-nomades de la côte Sud-Ouest de Madagascar, à la découverte de leur mode de vie entièrement tourné vers la mer.
Une itinérance d'îles en villages, dans l'aire marine protégée de VELONDRIAKE, sur une lakana, pirogue traditionnelle à balancier et à voile carrée, que nous avons construite, à la rencontre des artisans pêcheurs, de leurs coutumes ancestrales vivaces.
Pour documenter l'exemplarité de leurs méthodes de gestion locale autonome des ressources halieutiques, face aux défis actuels de surpêche, de pression démographique et de changement climatique.
Un projet construit en partenariat avec les équipes jeunes et dynamiques de l'ONG Blue Ventures et de l'association locale Velondriake, basée à Andavadoaka.
Le peuple VEZO : aux origines était la mer
Pour les Vezo, l'identité est liée au mode de vie : est considéré comme Vezo celui qui sait nager, pêcher et pagayer, à bord d'une pirogue à balancier, la lakana. Parce qu’ils ne font qu’un avec la mer, les Vezo la respectent pour ses richesses autant qu’ils la craignent pour ses colères.
A l’origine, les Vezo pagayaient, pour fuir un danger qui vient d’ailleurs. Avec le temps, ce nomadisme sécuritaire est devenu un nomadisme alimentaire : ils suivaient les bancs de poissons jusqu’à parfois déménager entièrement un village pour laisser les écosystèmes marins se reconstituer. Ils se sont peu à peu sédentarisés sur le littoral sud-ouest de l'île, s'étendant sur 300 kilomètres, entre le village d'Intampolo (à l'extrême sud) jusqu'à Morondava (région du Menabe), au nord de Morombe.
Dès la naissance leur relation est symbiotique, organique. Le placenta est enterré sur le rivage, un morceau de cordon ombilical enfoui dans un coquillage (murex) et jeté à la mer pour demander sa protection et promettre en retour d’en prendre soin. Venus d’Indonésie il y a plus de 2000 ans, les Vezo sont un peuple sans souverain. La mer est leur patrie. Leurs pratiques ancestrales sont intactes.
Notre partenaire, l’ONG Blue Ventures place les communautés au centre des solutions visant à soutenir la pêche, à gérer les écosystèmes et à redéfinir la manière dont le monde protège l’océan. Elle a initie à Madagascar il y a plus de 30 ans, un mouvement mondial concernant aujourd'hui 11 pays, pour renforcer la gestion marine locale et restaurer la vie océanique, notamment au moyen d'aires marines protégées gérées localement.
Velondriake signifie en langue Vezo "Par la mer, avec la mer et pour la mer". L'aire marine de Velondriake, gérée localement, s'étend de la ville de Morombe (Nord) à la Baie des Assassins, situé entre Andavodoaka et Tuléar (Sud) et regroupe une trentaine de villages.
Notre expérience s'est déroulée en deux étapes :
1/ La construction de notre propre pirogue à balancier traditionnelle (Lakana) en bois de farafatsé, selon les règles ancestrales, chez un charpentier de marine dans le village de Bevato. Le chantier, qui a mobilisé toute sa famille, a duré une dizaine de jours et a été une leçon de maîtrise artisanale pour les apprentis que nous étions. L'occasion de découvrir un savoir-faire manuel ancestral de brochetage à franc bord, sans calfatage, sans clou, ni vis, juste des chevilles, qui se transmet de génération en génération. La pirogue est bien plus qu'un outil pour les Vezo : c'est le symbole de leur identité. Dès leur plus jeune âge, les enfants construisent des maquettes avec lesquelles ils jouent des heures sur le rivage. Puis, dès leur 9, 10 ans s'élancer sur les flots dans des lakanas de petite taille, en toute autonomie.
Ponçage de la coque
Perçage à la chignole
Brochetage
Fixation d'un barrot
Fabrication des bancs et pontets
Chevillage
Couture de la voile
Peinture du logo VELONDRAKE sur la voile
2/ Une itinérance à la voile, à la rencontre de ces communautés de pêcheurs et à la découverte de leurs pratiques de protection de leurs ressources halieutiques. Naviguer à bord d’une lakana, pour un Vasaha (étranger), c’est repartir en stage débutant. Oublier l’écoute sur chariot, les taquets coinceurs, les penons, les winchs, les poulies… et le gouvernail à poste. Pas de safran ni de barre franche mais une grande pagaie qui demande de la dextérité et de la force. Pas d’accastillage, juste des bouts en polypropylène. Exit le nœud de chaise, place à quelques noeuds de cabestan (en tête de mât et à l'amure de la livarde), un nœud plat / de vache, et surtout des demi-clés qui suffisent à bloquer les écoutes autour des bancs en navigation.
En résonance avec l’esprit communautaire des villages, symbole d'un projet collectif de construction, nous avons baptisé notre pirogue Milami - qui signifie en langue Vezo à la fois l’harmonie, le collectif, le bon moment passé ensemble. Elle est aujourd'hui propriété de l'association Velondriake.
Après deux mois de navigation, d'observation et d'interviews, plusieurs constats :
La pression démographique pèse lourdement dans le déclin des ressources halieutiques. Certaines zones, comme la Baie des Assassins, se sont progressivement vidées de leurs poissons. Des activités alternatives à la pêche comme la culture d’algues marines ont été mis en place. Modestement rémunératrices, elles sont toutefois bienvenues dans un pays dont le niveau de pauvreté est un des plus bas au monde.
La pression de la pauvreté : pour les communautés côtières, la survie immédiate prime souvent sur la conservation à long terme. Sans alternatives économiques viables (écotourisme, algoculture), la tentation de surexploiter les récifs reste forte.
Les bonnes pratiques des réserves marines sont à importer en France ! Leurs délimitations connues et visibles de tous, marquées par des bouées, leur surveillance par des patrouilles locales et un système de sanctions appliqué drastiquement. Parmi les difficultés rencontrées : les pêches de nuit, majoritaires, sont difficiles à surveiller, les communautés peuvent revenir en arrière sur l'implantation d'une no take zone (zone de non-prélèvement) avant même d'attendre les effets de débordement.
Nous sommes les derniers témoins de la déforestation. La forêt couvrait 55% du territoire en 1950. Il n’en reste plus que 15% aujourd’hui. Rares sont ceux qui ont la conscience d’appartenir à un écosystème originel et interdépendant en voie de disparition. Une étude montre que dans 10 ans, au rythme où le bois de farafatsé est exploité face à l'augmentation du nombre de pêcheurs, il n’y aura plus assez d’arbres pour construire leur pirogue, faute d’une gestion raisonnée et globale des ressources forestières. La pêche à pied et l'algoculture suffiront-elles ? La construction de pirogues en matériaux composites, onéreuse, sera-t-elle la solution ?
N’est-il pas trop tard pour éviter cette catastrophe qui condamnera un des derniers peuples authentique de pêcheurs ? L’équation est explosive pour les VEZO mais devrait paradoxalement être salutaire pour les ressources halieutiques.
Aidez nous à apporter, avant qu'il ne soit trop tard, une solution durable et responsable pour maintenir dans le temps les embarcations et permettre aux pêcheurs traditionnels de subsister et de perpétuer leurs traditions artisanales ancestrales. Nous recherchons des partenaires financiers pour accompagner un chantier naval pilote dans l'utilisation de résine pour protéger les coques des pirogues.
Madagascar : un "précurseur" par son modèle de gestion local des AMP
L'île est considérée comme un laboratoire mondial pour la conservation communautaire : en matière d'aires marines protégées (AMP) Madagascar fait preuve d'un volontarisme politique exemplaire depuis plus de 20 ans. En 2025-2026, des étapes majeures vont être franchies avec la création de nouvelles AMP (Baie d'Antongil, Atimo Vata'e, Nosy-Be), portant la surface protégée à environ 2,5 millions d'hectares, représentant plus de 11 % des eaux côtières. En comparaison, en France métropolitaine (hors Polynésie et zones de haute mer déserte), le la "protection forte" (sans pêche industrielle) ne couvre que 0,1 % des eaux hexagonales !
Velondriake, le berceau du modèle LMMA (Locally Managed Marine Areas)
Velondriake est historiquement la première Aire Marine Gérée Localement (LMMA) de Madagascar, créée en 2006, sur un constat simple : la baisse drastique des stocks de poulpes, ressource vitale pour les Vezo.
Plutôt que d'imposer une interdiction permanente par le haut, les communautés, avec l'appui de l'ONG Blue Ventures, ont instauré des fermetures temporaires de zones de pêche au poulpe (généralement pendant 2 à 3 mois), étendues aujourd'hui aux herbiers marins et aux récifs coralliens. À la réouverture, les captures étaient tellement plus grosses et nombreuses que le modèle a convaincu les pêcheurs. Cela a servi de preuve de concept pour plus de 200 autres sites sur l'île.
À Velondriake, la loi, c'est le Dina, le code de conduite communautaire qui régit l'accès aux ressources, avec notamment l'interdiction de la pêche au poison ou à la moustiquaire, la protection des mangroves et des récifs coralliens ; l'instauration des no-takes zones temporaires ou permanentes, identifiées par le comité scientifique local de Blue Ventures et approuvés par les comités de pêche dans les villages concernés ; l'application de sanctions (amendes) gérées par un comité local (l'Association Velondriake), qui vont du don de zébus à la confiscation de la pirogue. En 2026, ce système reste l'un des plus robustes du pays car il est socialement accepté, contrairement à des parcs nationaux gérés uniquement par l'État.
En 20 ans, cette gestion locale a permis la restauration des écosystèmes : les zones de mangroves protégées autour de Velondriake sont parmi les mieux préservées du littoral Sud-Ouest, et favorisé la diversification économique : Velondriake a réussi à introduire l'algoculture (culture d'algues rouges) et l'holothuriculture (élevage de concombres de mer) comme alternatives à la pêche pure, ce qui réduit la pression sur les récifs ou compensent la raréfaction du poisson, notamment dans la Baie des Assassins, située au sud d'Andavadoaka et encourage l'éco-tourisme local.